Le gouvernement de Hong Kong a mis sur pied un programme secret pour rééduquer quelque 7 000 jeunes arrêtés lors des manifestations de 2019. Pour guider ces anciens manifestants vers le droit chemin, il a recruté Hins Cheung, une des plus grandes stars de la Cantopop (musique pop en langue cantonaise de Hong Kong). Ce recrutement a déclenché une crise inattendue : les nationalistes de Chine continentale — les alliés les plus ardents du régime — ont dénoncé ce choix comme inadmissible.
Le Bureau de la sécurité s’est retrouvé à défendre publiquement sa décision contre son propre camp.
LE PROGRAMME
En avril 2026, Tang Ping-keung, secrétaire à la Sécurité de Hong Kong, a révélé lors d’un entretien sur Cable TV Hong Kong l’existence d’un programme officieux de réhabilitation. Ce programme cible les 7 000 personnes arrêtées durant les manifestations de 2019 contre un projet de loi d’extradition controversé, mais jamais inculpées. Sur plus de 10 000 personnes arrêtées, environ 3 000 ont fait l’objet de poursuites judiciaires. Les 7 000 autres se trouvent dans un vide juridique : pas d’accusation formelle, pas de résolution.
Le programme comprend des voyages organisés en Chine continentale, des stages gouvernementaux et, pour certains, la possibilité d’accéder à des postes dans la fonction publique. La participation est présentée comme volontaire. Tang a reconnu que certains participants hésitaient à se rendre sur le continent, de peur d’y être détenus. Dans ces cas, les autorités proposaient de les accompagner personnellement.
Nous ne fixons pas d’objectifs rigides. Ils n’ont pas à se rendre en Chine trois ou quatre fois, ni à formuler des déclarations précises. Quand nous estimons qu’ils ont manifesté des remords, nous leur donnons une chance. L’essentiel, c’est leur attitude.
— Tang Ping-keung, secrétaire à la Sécurité de Hong Kong, lors d’un entretien sur Cable TV Hong Kong le 11 avril 2026
LE REPENTI
Pour incarner ce programme auprès des jeunes, le Bureau a recruté Hins Cheung. Né à Guangzhou, il a bâti sa carrière à Hong Kong et compte parmi les chanteurs cantopop les plus populaires de la région.
Son passé politique est lourd. En 2014, il a participé à l’enregistrement de la chanson « Who Has Not Yet Spoken Up », un geste de solidarité ouvert avec le Mouvement Parapluie (mouvement pro-démocratie de 2014 à Hong Kong). Le marché chinois est la principale source de revenus de l’industrie du divertissement hongkongaise. Toute association publique avec la démocratie peut fermer ce marché définitivement. Cheung en a payé le prix. En 2017, des voix nationalistes sur le continent l’ont étiqueté comme partisan de l’indépendance de Hong Kong. Il s’est retiré de l’émission « Singer », un concours télévisé national à très fort enjeu commercial. Il a supprimé les enregistrements déjà produits. Un journal militaire chinois l’avait pris pour cible.
Neuf ans plus tard, Hins Cheung a publié ses excuses dans le Wen Wei Po, journal pro-Pékin de Hong Kong. Il s’est qualifié d’« ignorant » et d’« impétueux » et a dit regretter d’avoir été « emporté par l’atmosphère sociale » lors de son soutien aux manifestants.
Certaines de mes déclarations passées étaient inappropriées et ont suscité des doutes sur mes sentiments et mon attitude envers le pays et Hong Kong, que j’aime profondément. Je présente mes sincères excuses.
— Hins Cheung, dans une interview publiée par le Wen Wei Po en avril 2026
Il a annoncé son intention de guider personnellement un groupe de jeunes arrêtés en 2019 lors d’un voyage d’échange en Chine continentale. En marge de cette annonce, Cheung a cessé de suivre plus d’un millier de comptes sur Instagram, dont ceux des chanteuses Sammi Cheng et Joey Yung, du chanteur-compositeur Terence Lam, du musicien Tyson Yoshi, de la comédienne Gillian Chung et du parolier Wyman Wong. Il a même désabonné son propre fan club.
Les commentaires de ses abonnés ont été vifs : « Quelque chose ne va vraiment pas », « On l’a forcé », « Il n’a pas tenu. »
PÉKIN N’EST PAS CONVAINCU
Le repentir de Cheung n’a pas apaisé les nationalistes de Chine continentale. Des internautes ont attaqué le Bureau de la sécurité pour avoir choisi un homme qu’ils considèrent encore comme idéologiquement suspect. Son passé pro-démocratie, ses associations artistiques d’antan, ses soutiens aux manifestants de 2014 : tout a été ressorti. Les nationalistes ont jugé son repentir insuffisant.
Le Bureau a dû se justifier. Il a insisté sur le fait que le programme était ouvert à « toute personne de n’importe quel milieu ou secteur », à condition de partager « des expériences de vie positives » avec les jeunes concernés.
Lors d’un événement organisé dans le cadre du programme, Cheung a tenté de recadrer sa participation. Il a précisé qu’il se voyait comme un « compagnon, non un mentor » pour ces jeunes.
J’espère que ma participation au programme du Bureau de la sécurité permettra de dissiper les doutes que la société entretient à mon égard.
— Hins Cheung, lors d’un événement organisé dans le cadre du programme de réhabilitation
UN PROGRAMME CONTESTÉ
Des juristes spécialisés en droits de l’homme ont vivement critiqué le dispositif.
Wu Shaoping, directeur de l’Alliance des avocats des droits de l’homme à l’étranger — un regroupement de juristes chinois en exil —, a déclaré aux médias en langue chinoise à l’étranger que l’objectif du programme est d’amener les Hongkongais à intérioriser la loyauté envers l’autorité du Parti communiste. Le gouvernement de Hong Kong utilise, selon lui, la menace de poursuites non résolues comme levier.
Utiliser un soi-disant programme de réhabilitation pour exercer un contrôle total de la pensée sur les Hongkongais est, dans les faits, de la rééducation politique et du lavage de cerveau à la manière du PCC.
— Wu Shaoping, directeur de l’Alliance des avocats des droits de l’homme à l’étranger
Lai Jianping, ancien avocat installé à Pékin, a exprimé un point de vue semblable. Le programme substitue la gestion politique au processus judiciaire, selon lui.
On punit ces soi-disant suspects dans leur for intérieur, dans le but de les faire se soumettre au régime autoritaire du PCC.
— Lai Jianping, ancien avocat installé à Pékin
Ces individus n’ont jamais été condamnés. L’absence de procédure judiciaire formelle les prive de tout recours possible.
Hins Cheung n’était pas parmi les personnes arrêtées en 2019. Sa participation au programme tient à ses déclarations publiques passées — pas à un dossier judiciaire. Ce détail donne la mesure réelle du dispositif : la cible n’est pas la délinquance, mais la dissidence.
