Le braquage qui a terrorisé le district de Dairi, dans le nord de Sumatra (en Indonésie, à environ 1 400 km au nord-ouest de Jakarta), n’a jamais eu lieu. La « victime » l’avait inventé.
Wandaniel Girsang, 24 ans, avait raconté à la police que trois hommes masqués l’avaient roué de coups de bâton sur le pont de la rivière Lae Renun, le soir du 6 mai 2026, et qu’ils avaient emporté 297 millions de roupies (environ 16 800 USD) qui appartenaient à son entreprise. Pendant cinq semaines, les habitants ont cru à un gang. Le 10 juin, la police de Dairi a livré une autre version : il n’y avait pas de gang. Girsang avait perdu l’argent de son employeur au jeu en ligne, puis avait tout mis en scène — les coups portés à son propre visage compris.
C’est ce qu’a déclaré le chef de la police de Dairi, l’AKBP (commissaire) Otniel Siahaan, en conférence de presse le 10 juin 2026, selon les médias indonésiens Merdeka et Deteksi.
« ATTENTION, BEGAL »
Tout part d’un message Facebook, publié le soir même des faits.
« Attention au braquage sur le pont de Lae Renun, Sumbul Karo », écrit un habitant. « Il y a 20 minutes à peine, un homme de Dairi a été braqué sur le pont de Lae Renun. La moto a été emportée et la victime est blessée, à 21 h ce mercredi soir 6 mai 2026. » Pour déjouer la modération de Facebook, l’auteur masque les mots sensibles : « b3gal », « k0rb4n », « lvka ».
Le message circule en quelques heures. Le lendemain matin, les journaux régionaux reprennent le récit de la victime. La peur s’installe. « C’est grave, même les villages sont devenus des repaires de braqueurs », commente une habitante. Sous le post, la rumeur enfle déjà : la victime transportait, dit-on, 300 millions de roupies (environ 17 000 USD) en liquide retirés à la banque.
L’ARGENT DES IMPÔTS
La vraie histoire commence le matin du 6 mai. Wandaniel Girsang travaille pour une entreprise de construction. Son supérieur, Kesar Simanjuntak, lui demande de régler la taxe foncière de la société et lui vire 212 750 000 roupies (environ 12 000 USD) sur son compte Bank Mandiri (banque indonésienne).
Girsang ne paie pas la taxe. Il avait déjà perdu environ 50 millions de roupies (environ 2 800 USD) au jeu en ligne. Il continue de jouer, avec l’argent de l’entreprise cette fois. Il transfère 128 750 000 roupies (environ 7 300 USD) de son compte Mandiri vers un compte Seabank, puis vers un site de paris, selon Deteksi.
Sa limite de retrait quotidienne est atteinte. Girsang se rend à l’agence Bank Mandiri de Sidikalang (chef-lieu du district de Dairi) pour retirer 84 millions de roupies (environ 4 700 USD) en liquide. Pendant qu’il fait la queue, son patron l’appelle au sujet de la taxe. Girsang répond qu’il est à la banque et montre son numéro d’attente. Vers 15 h, le patron rappelle. Girsang ment : la banque a déjà fermé, il paiera le lendemain. Vers 17 h, tout est joué. Les 50 millions, puis les 212 millions.
LE SAC DANS LA RIVIÈRE
Il invente alors le braquage. Girsang se blesse lui-même au visage. Il abîme sa moto, une Yamaha RX King, et laisse des traces de sang sur les lieux. Il jette son sac à dos de marque Eiger — avec un ordinateur portable et un téléphone Oppo à l’intérieur — dans la rivière Lae Renun.
Puis il porte plainte. Trois hommes masqués l’auraient frappé et auraient emporté son sac : 297 millions de roupies (environ 16 800 USD) de l’entreprise, un ordinateur, deux téléphones, un portefeuille avec 3,5 millions en liquide (environ 200 USD), ses papiers et une bague en or. Préjudice total déclaré : 343,5 millions de roupies (environ 19 400 USD).
« Les trois individus m’ont poursuivi et frappé au visage avec un bâton », a déclaré Wandaniel Girsang au quotidien Mistar le 7 mai 2026. Son père, Arlis Girsang, 64 ans, explique au même journal que son fils transportait beaucoup d’argent liquide « pour un chantier ». Le chef de la police de Tigalingga, l’Iptu (lieutenant) Parlindungan Lumbantoruan, déclare alors que « l’affaire est encore en cours d’instruction ».
LES INVRAISEMBLANCES
Les enquêteurs relèvent des détails qui ne collent pas. Le sac Eiger, présenté comme volé, est retrouvé en aval, dans le lit de la rivière Lae Renun, avec l’ordinateur et les téléphones encore dedans. Sur la chaîne du scooter, un morceau de tissu correspond à un linge déchiré retrouvé dans une cabane à cinq mètres des lieux.
Les relevés bancaires achèvent le scénario. L’argent n’avait jamais été transporté en liquide le soir des faits : il avait été viré, à l’avance, vers d’autres comptes de Girsang.
« Le sac présenté comme dérobé par les braqueurs a été retrouvé dans la rivière Lae Renun, avec un ordinateur portable et plusieurs téléphones », a déclaré Otniel Siahaan, selon Merdeka. Mis face aux preuves, Girsang avoue. « Il a reconnu s’être lui-même blessé pour renforcer le scénario du braquage », ajoute le chef de la police.
CINQ ANS POSSIBLES
Girsang est désormais détenu au commissariat de Dairi. Il est poursuivi pour détournement de fonds et fausse déclaration, au titre des articles 488 et 486 du nouveau code pénal indonésien (loi n° 1 de 2023). Il encourt jusqu’à cinq ans de prison.
Le chef de la police a profité de la conférence de presse pour adresser deux messages aux habitants. Il n’y a pas de braqueurs à Dairi. Et il ne faut pas jouer en ligne.
LE POST DE MAI, LE POST DE JUIN
En mai, sous l’alerte au braquage, les habitants avaient peur. « Bientôt, Sidikalang deviendra une ville brutale », écrivait l’un. « Je passe presque chaque jour par là jusqu’à minuit, c’est déjà dangereux », répondait une autre. « J’espère que le coupable sera vite démasqué », ajoutait un troisième.
En juin, sous la vidéo de la police qui révèle la mise en scène, la même communauté se moque.
« Ah, c’est donc ça qui était viral à Dairi », écrit un internaute. « Toute la Sumatra s’est fait avoir par la victime », résume un autre. « On peut en faire un film : la victime, c’est le suspect. » Un internaute affirme avoir flairé le montage dès le début : « Où voit-on quelqu’un retirer autant d’argent liquide à Dairi sans escorte ? Ce n’est pas un haut fonctionnaire. »
« Aussi habile soit l’écureuil, il finit toujours par tomber », écrit un dernier, sous la vidéo de la police.
