S’il existait un manuel de l’instructeur en bombes-suicide, la règle numéro un serait sans doute : ne jamais faire la démonstration avec une vraie bombe.
Le 10 février 2014, dans un verger isolé de la province de Salahuddin, au nord de Bagdad, un commandant de l’État islamique d’Irak et de Syrie (ISIS) viola allègrement cette règle devant un groupe de recrues. Il portait une ceinture explosive chargée. Il la fit exploser. Il mourut. Vingt et un de ses élèves moururent avec lui.
L’armée irakienne, alertée par la déflagration, dépêcha des soldats sur les lieux. Ils trouvèrent quinze blessés, arrêtèrent huit fuyards et saisirent des stocks d’armes lourdes, des ceintures explosives supplémentaires, ainsi qu’au moins dix véhicules bourrés d’explosifs — prêts à l’emploi. Vingt-trois autres membres du groupe furent capturés lors du ratissage.
Le commandant ne fut jamais identifié nommément. Un officier de l’armée irakienne le décrivit, avec une satisfaction à peine voilée, comme « un recruteur prolifique qui a réussi à tuer les mauvais types pour une fois ». L’officier ajouta : « Peut-être que ce kamikaze va vraiment aller au paradis comme ils le disent. »
À Bagdad, la nouvelle circula rapidement. Raad Hashim, commis dans un magasin de spiritueux situé près du ministère des Affaires étrangères, éclata de rire à l’annonce. « C’est tellement drôle », a déclaré Hashim ce soir-là. « Ça montre à quel point ils sont stupides, ces chiens et fils de chiens. » Puis, plus grave : « Mais ça me fait aussi de la peine. Je pense à tous les innocents qui ont été tués ici. »
L’ISIS À SON APOGÉE
La scène absurde cachait une réalité alarmante. En ce début 2014, l’ISIS — anciennement connu sous le nom d’Al-Qaïda en Irak avant son expansion en Syrie en avril 2013 — contrôlait de vastes portions de la province d’Anbar. L’organisation venait de s’emparer de secteurs de Ramadi et de Fallujah. Ses rangs grossissaient grâce à des combattants étrangers attirés par le djihad syrien et à d’anciens membres libérés lors d’évasions planifiées de prisons irakiennes.
Brett McGurk, haut fonctionnaire du département d’État américain, avait déclaré devant le Congrès que 50 attaques-suicide avaient eu lieu en Irak en novembre 2013. En novembre 2012, il n’y en avait eu que trois. « Le phénomène des kamikazes, c’est de la folie pure », avait-il déclaré.
L’analyste en terrorisme Bill Roggio, du Long War Journal (publication américaine spécialisée en contre-terrorisme), ne mâcha pas ses mots. « Le fait que l’ISIS soit capable de recruter autant de kamikazes, puis de les entraîner tous au même endroit, devrait être une source de grande inquiétude. Combien de camps d’entraînement ISIS supplémentaires existent? Compte tenu du flux continu d’attaques-suicide, l’accident de travail d’aujourd’hui ne fera pas grande différence dans ses opérations. »
LA FIN DU COURS
Ce même soir, pendant que les soldats irakiens fouillaient encore le verger près de Samarra (~125 km au nord de Bagdad), une bombe explosa près d’un café à Bagdad. Trois morts. Onze blessés.
Hamid al-Mutlaq, membre du comité de sécurité du Parlement irakien, avait résumé la situation plus tôt dans la journée. « Les groupes terroristes ont effectué un fort retour en Irak. Les problèmes de sécurité sont loin d’être résolus. Les choses vont de mal en pis. »
Un camp neutralisé. Les bombes continuèrent.
Derrière son comptoir, Raad Hashim glissa quatre bouteilles de Corona à un client et encaissa l’argent. « Ce qui s’est passé aujourd’hui n’était pas la mort », a-t-il dit. « C’était la vie pour nous. Ces 22 qui ont été tués aujourd’hui auraient pu tuer des centaines d’Irakiens, des centaines d’âmes innocentes. Qu’ils brûlent en enfer. »
Source : New York Times, 10 février 2014
